(Cet article a été initialement publié sur La Tribune le 19 mars 2019)

Allonger la durée de vie des produits serait un moyen de réduire notre impact écologique. Car fabriquer des objets émet du CO2, de même que leur transport, leur stockage et la gestion de leur fin de vie. Par Samuel Sauvage, président de l’association Halte à l’obsolescence programmée et chef de projets économie-environnement au cabinet Auxilia.

Si l’obsolescence programmée n’était pas seulement une question de déchets de ressources naturelles, mais plus généralement un enjeu climatique ? Car si la pratique consistant à limiter la durée de vie d’un produit, de façon à favoriser le marché de renouvellement, est suffisamment bien documentée pour avoir été interdite en France depuis 2015, son volet énergétique n’a jamais été précisément évalué. Or, fabriquer des objets émet du CO2, de même que leur transport, leur stockage et la gestion de leur fin de vie (dont le recyclage).

UN SUJET ABSENT DES NÉGOCIATIONS ENVIRONNEMENTALES

Ainsi, l’obsolescence accélérée des produits, en augmentant artificiellement le nombre de biens fabriqués, participe-t-elle de nos émissions de gaz à effet de serre (GES). Pourtant, ce sujet n’est jamais intégré dans les négociations climatiques internationales, et ne figure pas dans les
programmes d’action des plans climat ou des stratégies locales de transition énergétique. Cette ignorance est-elle fondée, compte tenu de la contribution limitée de l’industrie manufacturière à nos émissions de CO2 (11% des émissions de GES), ou au contraire s’agit-il d’un angle mort de nos politiques énergétiques, à combler rapidement ?

Une étude récente de l’Ademe (« Modélisation et évaluation du poids carbone de produits de consommation et biens d’équipement », 2018) a calculé l’empreinte carbone de quatre produits très présents dans notre quotidien : le smartphone, le lave-linge, le canapé-lit et le jean en coton.

L’essentiel de leur impact en CO2 est généré par la phase d’extraction des matières premières, voire de fabrication (mise en forme, assemblage…) : la fameuse « énergie grise » – la dépense énergétique totale pour élaborer un matériau -, celle qu’on ne voit pas, mais qui est bel et bien dépensée !

À partir des chiffres de l’Ademe et du nombre de produits mis sur le marché chaque année en France, un impact carbone national a été estimé.

Ces premiers  calculs, bien qu’arrondis, montrent que ces quatre produits sont à eux seuls responsables de près de 3 millions de tonnes de CO2 par an.

Certes, ces émissions, souvent liées à des importations, sont peu comptabilisées sur le périmètre français. Toutefois, il s’agit de la véritable empreinte carbone de la consommation de ces quatre produits par les Français.

ALLONGER DE 50% LA DURÉE DE VIE DES PRODUITS, POUR ÉCONOMISER LES ÉMISSIONS DE CO2

Supposons, ensuite, que nous parvenions à augmenter la durée d’utilisation de ces biens. De combien pouvons-nous la prolonger ? Si la réponse dépend du type de produit et d’un nombre important de considérations économiques, il serait toutefois possible d’étendre de 50% cette durée. Cela équivaut, par exemple, à une durée d’utilisation des smartphones de 33 mois au lieu de 22 mois aujourd’hui (durée moyenne estimée) ou, pour les lave-linge, de 16,5 ans au lieu de 11 ans. Cette hypothèse peut être considérée comme réaliste si les pouvoirs publics font de l’allongement de la durée de vie une priorité (extension des garanties, réparations facilitées, disponibilité des pièces détachées, etc.).

Dans la mesure où l’on suppose que les ménages qui disposent d’un équipement ne vont pas en racheter un autre avant qu’il ne cesse de fonctionner, il est possible de calculer des économies de CO2 liées à une prolongation de leur durée d’utilisation. En effet, cet allongement permet de fabriquer moins d’objets, ce qui permet d’économiser les émissions liées aux différentes phases de leur cycle de vie.

Qu’en serait-il, enfin, si cette prolongation concernait également l’ensemble de leur catégorie ?

En d’autres termes, si l’on extrapolait ces résultats aux catégories de biens concernés par ces quatre produits : les équipements informatiques et de télécommunications, les unités d’ameublement, le textile et les équipements électroménagers. Bien sûr, il ne s’agit à ce stade que d’une estimation symbolique, étant donné la variété des typologies d’impact pour chaque produit. Néanmoins, à défaut de chiffres disponibles pour effectuer le calcul pour chacun d’entre eux, cette extrapolation permet de donner un ordre de grandeur des économies possibles de CO2 pour ces quatre catégories, qui couvrent une large part des consommations des Français. Le résultat obtenu est stupéfiant.

COMMENT RÉDUIRE 77 MILLIONS DE TONNES DE CO2 PAR AN

En considérant les parts de marché (en volume) de ces biens dans leur catégorie, un allongement de la durée d’utilisation des équipements informatiques et de télécommunications de 50% permettrait d’économiser 5,2 millions de tonnes de CO2 par an. Pour l’électroménager, l’économie serait de 3,5 millions de tonnes, tandis que, pour l’ameublement, elle serait de 5 millions de tonnes. Enfin, la palme revient au textile, en raison du nombre considérable d’unités vendues par an : l’économie annuelle serait de 64 millions de tonnes. Soit, au total, une diminution de près de 77 millions de tonnes de CO2 par an !

Quelques éléments de comparaison permettent de montrer que de telles baisses seraient loin d’être anecdotiques. L’allongement de moitié de la durée d’utilisation des produits de ces quatre catégories conduirait à des gains supérieurs aux objectifs climatiques de la France d’ici à 2023 (réduction de 65 millions de tonnes de CO2 par rapport à 2014) et deux fois supérieurs aux émissions annuelles du transport aérien.

Alors, qu’attendons-nous pour faire de l’allongement de la durée de vie des produits une priorité ?

Bien sûr, la méthodologie ici brièvement présentée mériterait d’être affinée, dans le cadre d’études plus abouties. De plus, les impacts restent théoriques, dans la mesure où une prolongation de la longévité des textiles, par exemple, n’interdira pas aux consommateurs d’acheter toujours plus de vêtements, en raison des effets de mode. Néanmoins, la prise en compte de ces chiffres peut servir de déclic pour des politiques énergétiques qui, aujourd’hui, ne tiennent pas compte de la question de l’obsolescence programmée. La bonne nouvelle, c’est que rien ou presque n’a été essayé à ce sujet. Ainsi il est possible d’agir à tous les niveaux.

De nombreuses pistes d’action sont possibles, notamment du côté des collectivités territoriales : achats publics responsables, sensibilisation de la population, accompagnement des entreprises, développement de solutions de réemploi et de réparation… De quoi alimenter le livre blanc que souhaite publier cette année notre association, Halte à l’obsolescence programmée, concernant les mesures à mettre en oeuvre pour allonger la durée de vie des produits.

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