Le 19 septembre dernier s’est tenu au Sénat le colloque « Obsolescence programmée. Une mise à jour » organisé par l’association HOP !. Ce colloque proposait de dresser collectivement un bilan de la lutte contre l’obsolescence programmée sur les plans législatifs, juridiques, économiques et militants, donnant la parole aussi bien aux professionnel-le-s de la politique, du droit et de la production qu’aux initiatives volontaires des citoyen-ne-s préoccupé-e-s par ce sujet. Les quatre tables rondes étaient ainsi consacrées au bilan législatif de l’action politique contre l’obsolescence programmée ; à la présentation des modèles économiques conçus comme « durables » ; mais aussi, au cas plus particulier des produits numériques, confrontés par exemple à l’obsolescence de leurs logiciels ; enfin, à la présentation des alternatives citoyennes qui s’inventent aujourd’hui.

Si l’introduction et la première table ronde furent surtout l’occasion, pour les intervenant-e-s, de présenter le bilan de leur propre action, ou de celle de leur groupe politique, elle permit aussi à l’association HOP ! d’annoncer en public le dépôt d’une plainte en obsolescence programmée et tromperie contre plusieurs marques d’imprimantes. Une plainte qui présente un enjeu certain, puisqu’elle permet de mettre à l’épreuve le délit d’obsolescence programmée en vigueur en France depuis 2015 par le fait, tant du point de vue de ses vertus préventives que punitives. Un autre moment fort, susceptible de faire avancer le débat, fut l’intervention dans cette table ronde de la représentante du Laboratoire national de métrologie et d’essais. Cet organisme est chargé de mettre au point des unités de mesure permettant d’évaluer, de tester et de certifier une « durée de vie » des produits. Or, les unités de temps étant rarement des unités pertinentes, tant les conditions et fréquences d’usage de nos objets varient, il y a là un véritable problème technique et épistémique : peut-on parler de « durée de vie » pour un objet ? Comment élaborer des outils collectifs pour la connaître et la maîtriser ?

La table ronde suivante revint au ton du bilan promotionnel, des marques tels que Seb ou Malongo présentant le modèle économique élaboré pour proposer des produits « durables », en assurant notamment la disponibilité des pièces détachées sur dix ans, ou la modularité complète de l’appareil. Ces stratégies, principalement fondées sur la facilitation de la réparation, tendent à mettre en cause la responsabilité du consommateur, un produit réparable n’étant pas forcément réparé. Une référence manquante que la seconde partie de la journée se proposait de combler, présentant les acteurs et actrices des secteurs les plus dynamiques de la lutte contre l’obsolescence programmée : les juristes et les ingénieur-se-s qui se confrontent au cas des produits numériques, marché particulièrement instable aujourd’hui, et les citoyen-ne-s et chercheur-se-s engagé-e-s dans l’invention et la promotion de modèles techniques et économiques alternatifs, bien souvent aux avant-postes de la lutte contre l’obsolescence programmée. La table ronde consacrée à l’obsolescence des produits numériques a notamment permis de tordre le coup au progressisme qui pollue systématiquement les débats sur l’obsolescence programmée, justifiant l’évolution accélérée des modèles au nom de la différence supposée entre obsolescences esthétique et technique, cette dernière étant présentée comme le vecteur d’un progrès qu’on « n’arrête pas ». Rappelant que les blocages suscités par l’incompatibilité des logiciels successifs, ou par l’incompatibilité entre software et hardware, sont techniquement réversibles et évitables, le représentant invité d’Ubuntu évacua d’emblée cette rhétorique qui, derrière le nom de progrès, promeut l’impuissance technique et le laissez-faire économique.

À cette idéologie vint enfin s’opposer l’expérience de la technique dont témoignèrent, en dernière partie de journée, les chercheur-se-s et citoyen-ne-s invité-e-s à présenter leurs alternatives en construction. Agissant du fait de la nécessité économique et/ou de préoccupations écologiques, souvent informellement, ces personnes ou leurs représentant-e-s montrèrent avant tout leur attachement aux objets et à la manipulation technique du monde, comprise non pas comme recherche de puissance, mais comme mode de vie, moyen de se débrouiller mais aussi de partager des ressources tant matérielles que cognitives. Témoignant également de l’intérêt esthétique et éthique à s’engager dans des processus d’invention, de fabrication, d’organisation collective, ces personnes montrent par le fait la possibilité de faire vivre un rapport à la technique libre. Loin d’en appeler à la régression technophobe ou à un ascétisme bourgeois, comme l’en accusent régulièrement et publiquement leurs adversaires, ils rappellent qu’économie et système marchand, technique et exploitation, ne sont pas des synonymes. En quoi leurs alternatives doivent être promues et développées, mais aussi et surtout protégées, tant le greenwashing aujourd’hui si répandu menace et leur cause, et leur indépendance.

 

Jeanne Guien

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